Les Grecs connaissaient déjà les « éons », mais d’une toute autre manière. Chez eux, Éon est d’abord une divinité liée au temps, au firmament et au zodiaque (constellations), et, de fait, à l’éternité. Il est le maître des saisons, le dominateur de la Terre Mère (Tellus ou Gaïa). Il tient un anneau représentant le cycle infini des choses.
Si les Grecs se réfèrent à Chronos pour parler du temps empirique (vécu, ressenti), divisé en passé, présent et futur, le « temps » représenté par Éon est pour sa part illimité. Il personnifie ainsi l'éternité, associé aux cultes à mystères qui s'intéressent à la vie après la mort – comme les mystères de Cybèle, Dionysos, Orphée, Mithra…
Chez les Romains, on trouvera plutôt Aevum et Saeculum, qui personnifient ces deux concepts.
L’aevum (« ère, temps indéfini, âge d’une vie »), c’est le mode d'existence propre aux anges, aux corps célestes et aux saints décédés, selon la scolastique. C’est un état intermédiaire entre l'éternité immuable, spécifique à Dieu, et l'expérience du temps, telle que la vivent les êtres matériels. Il est parfois appelé « éternité incomplète » ou « éviternité ». Durée sans fin, oui, mais avec un commencement. Une permanence de l’être sans changement de substance, mais distincte de la pleine éternité.
Le saeculum (« siècle ») désigne plutôt une génération, un siècle ou le monde temporel. C’est le temps changeant de notre monde, mesurable et mesuré, par le mouvement des astres et les cycles de générations humaines. Il s’agit de la vie terrestre, de la durée d'un "siècle", au second sens du terme.
Revenons aux Grecs. Éon est habituellement accompagné d’une déesse de la terre, ou déesse mère, comme Tellus ou Cybèle. Il est ordinairement représenté comme un jeune homme nu, ou à moitié nu, parfois avec une tête de lion, à l'intérieur d'un cercle représentant le zodiaque, c’est-à-dire, le temps éternel et cyclique. On le figure parfois aussi en vieil homme, puisqu’il représente le temps malgré tout. On le montre aussi, de temps à autre, avec un serpent qui se mord la queue, l’ouroboros, symbole de l’éternel recommencement, de l’année sans cesse réitérée, mais aussi, par élargissement, symbole du cosmos, en état de perpétuel renouvellement.
Selon les adeptes de Mithra, Éon est de fait assimilé à l’Éternité. Il aurait émergé du Chaos primordial, puis, en retour, créé le Paradis et la Terre. Dans la théologie mithraïque, la figure du Temps jouait un rôle important, bien que sa nature exacte reste obscure.
À Alexandrie, Éon était une forme d’Osiris-Dionysos, qui renaissait chaque année. Il était représenté avec des croix sur les mains, sur les genoux et sur le front, assurant ainsi l’éternité de la cité.
Cet Éon syncrétique est ainsi devenu le symbole et le garant de l'immortalité dans l'Empire romain. Des empereurs comme Antonin le Pieux ont frappé des pièces de monnaie avec pour légende le nom d'Éon, dont l’homologue féminin romain était Éternité. D'autres pièces romaines associent Éon au phénix, immortel, symbole de renaissance et de renouvellement cyclique.
Éon apparaît aussi comme une personnification divine, une sorte de « représentant créatif du grand projet cosmique ».
Notons qu’en plus du temps infini/cyclique (éon) et linéaire/continu (chronos), la philosophie antique y ajoute le kaïros, temps opportun, temps fixé, temps de Dieu ou des dieux.
On traduit aussi éon ou « aïon » par « force de vie », immortalité, et cette figure traverse les cultes de toutes les époques et régions du monde antique, y compris chez les zoroastriens. C’est pourquoi aussi l’Eglise primitive va assimiler Dieu et Jésus à l’Éon, pour mieux se faire comprendre des masses païennes. Dans ce sens, il faut aussi parler des « Éons », au pluriel, entités mythiques émanées du « Premier Père », dans les textes chrétiens et gnostiques ou dans des papyrus magiques (voir partie suivante).
Selon Gilles Deleuze, l’aïon est ce pur devenir non identifiable, non repérable, dans lequel le temps ne cesse de se diviser en un avant et un après, mais s’écoulant sans que l’on puisse pour autant le mesurer, sans qu’aucun cadre de la représentation ne puisse l’objectiver.
Dans Seuls aussi, se pose la question du temps, visiblement éternel, et de l’éternel recommencement…même quand on connaît sa Mort Dernière ? L’immortalité, matérialisée notamment par Saul, l’Imperator, l’Immortel, héros des Premières Familles et de Néosalem, qui semble ne jamais pouvoir mourir, et incarne donc parfaitement « l’Aeon », ce temps inépuisable, ce sablier qui n’en finit pas… Et si c’était ça, le remède à la destruction promise par le Nadir, à la mort annoncée par les Dernières Familles ? En même temps, qui sait ce qui se passera, une fois les Limbes avalées… ?

