« Les Cloueurs de Nuit », sorti en juin 2018.
Focus sur la survie en solo d’Yvan, improvisé pêcheur d’araignées de mer à Kerdol, dans la brume hivernale bretonne. Un décor assez charmant, mais quelque peu inquiétant, surtout la nuit tombée… Et on sait à quel point les contes et légendes celtiques peuvent receler de créatures d’épouvante… L’Ankou, par exemple, le faucheur d’âmes nocturne, qui a inspiré le Ravaudeur, être terrifiant chargé de démembrer Yvan nuit après nuit…
Il s’agit d’un Antimage, de la Onzième Famille, à l’instar de l’Enfant-Miroir du tome 7. Des zombies plus puissants que les autres, généralement reconnaissables à leurs cheveux blancs. Mais contrairement aux Magisters, leurs pouvoirs magiques redoutables leur sont conférés automatiquement, sans aucun effort, en un seul coup de lame, pour ainsi dire, de la Quatorzième Famille (cf. tome 12).
En contrepartie, la souffrance est immense, puisque, comme on l’apprendra plus tard, le Nadir utilise la douleur et le traumatisme passés d’un enfant antimagé, et l’amplifie même, pour donner vie à ses pouvoirs – et ainsi, même lorsque l’enfant est sauvé, il en garde des traces douloureuses…
Ravaudeur et Cloueurs
Ce Ravaudeur est missionné par Camille pour ramener Yvan de force aux Terres Basses, avec la complicité de mouettes aux yeux rouges et des assistants du Ravaudeur, les Cloueurs de Nuit, d’étranges Songe-Creux munis de clous et de marteaux, visiblement pour la cérémonie d’amputation – mais nous n’en savons pas plus, à ce stade… Ils ne travaillent que la nuit, ne supportant pas le jour, comme nombre de créatures zombies, et passant leurs journées à dormir dans la boue des Terres Basses, dont le bus est rempli.
Or, et c’est là que ça coince à mon sens, pour incarner le Ravaudeur, les auteurs auraient-ils donc changé d’avis ? Initialement, Sélène devait endosser ce rôle, permettant ainsi son retour tant attendu. Mais finalement, ils ont choisi de le confier à Jonathan, offrant ainsi une résurgence surprenante à ce personnage qui, jusqu’alors, était purement tertiaire, pas même secondaire. En effet, Jonathan semble inspiré d’un proche des auteurs, que nous connaissons bien…
Mais alors dans ce cas, il a fallu inventer une histoire plus ou moins crédible pour expliquer le rapprochement entre Yvan et Jonathan. Le point intéressant, c’est que Jonathan, jadis geôlier-chatouilleur-tortionnaire-libérateur d’Yvan au Clan du Soleil (tome 6), devient cette fois un véritable savant fou qui le fait attacher et presque découper en morceaux ! Le couteau qui avait servi jadis à libérer son copain se mue en bistouri aiguisé…
Il se trouve, et le tome 15 nous l’apprendra, que Jonathan a l’angoisse d’étouffer depuis qu’un chirurgien a raté son opération du poumon et l’a laissé pour mort… Le Ravaudeur est donc l’occasion pour lui de prendre sa revanche et d’inverser les rôles – par la suite, Jonathan gardera quand même un talent incroyable pour le bricolage et les travaux de précision, seul souvenir positif de son expérience traumatisante chez les Dernières Familles… Il racontera dans le tome suivant comment il a été zombifié. Et nous apprendra qu’il avait eu un contact plutôt bon avec Yvan au Clan du Soleil, qu’il appréciait ses blagues, son humour, et qu’ils avaient failli devenir amis… Le Nadir se servira justement de cette affection passée pour la retourner contre Yvan. Plutôt que de le libérer, il en fera sa proie.
Mais à mon sens, ce n’est pas Jonathan qui aurait dû revenir. Le rôle aurait plutôt convenu à Kévin, parfaitement même. Voire à Betty, qui connaît mieux Yvan. Sélène aurait été très bien également. Alors oui, Jonathan a l’avantage d’offrir une taille plus imposante et de correspondre aux descriptions mythiques de l’Ankou, grand vieillard émacié, mais il n’a pas autant de liens avec Yvan que les autres (exception faite de Kévin). Le faire revenir, c’est donc rajouter un copain supplémentaire à Yvan dans la bande, puisqu’il sera dézombifié ensuite et prendra beaucoup plus d’importance dans la série. Ça plus Lex, comme nous allons le voir, ça commence à faire beaucoup.
Lex le lutteur
Lex, justement. Le petit frère symbolique d’Yvan. Un personnage important, que je juge à présent incontournable. Car sa présence ici, à Kerdol, dans une ville sans doute recréée par l’inconscient d’Yvan, n’est pas anodine. Lex serait-il une production de son esprit ? Yvan se sentait tellement seul et avait besoin d’aide et de soutien… Les Limbes lui ont peut-être envoyé cet enfant… Après tout, Yvan reste persuadé qu’ils sont tous le fruit de son cerveau – et il se trompe rarement…
Lex ressemble beaucoup à Anton, son grand ami et confident, mais aussi à Yvan pour ses côtés initialement « pétochards ». Un Yvan alternatif ? Ou quelqu’un d’autre… En tout cas, plusieurs détails interrogent chez Lex, comme le contenu de son sac ou encore (le tome 15 nous en dira un peu plus également) le fait qu’il connaisse si bien Kerdol… Y serait-il né ? Sans parler de son allure, surtout pour la saison… En tout cas, il sera indispensable dans la progression et la maturation d’Yvan, qui va enfin « assurer » comme Dodji et les autres, seul…puis finalement accompagné. Il découvrira qu’il est tout à fait capable, même dans la conduite, et même manchot ! Ingénieux, courageux, plein de ressources, il nous a vraiment étonnés dans ce tome.
Lex, lui, a vaincu ses peurs pour finir, et se dit fier d’être aux côtés d’Yvan à présent. Il ne voulait et ne pouvait pas l’abandonner, en effet. On y arrive mieux à deux, dans ce monde. Ce dernier aussi a appris à ne plus avoir peur – à avoir moins peur, en tout cas. Grâce à ses aventures, Yvan développe sans le savoir un incroyable pouvoir dézombificateur : il délivre Jonathan de l’emprise des Dernières Familles, mais pas dans la douceur… À la base, il est persuadé que Jonathan ne pourra jamais guérir, et qu’il ne peut pas le sauver ; il commence donc à vouloir le tuer, l’accusant d’avoir cédé aux Dernières Familles…mais finalement, il se rétracte et l’épargne, puis le soigne.
Il avait déjà hésité à le brûler avec le bus au départ, souhaitant trouver une solution plus humaine, tenant davantage compte du caractère incontrôlable de la situation… Yvan comprendra plus tard qu’on est esclave malgré soi des Dernières Familles, et qu’il y a donc nombre de circonstances atténuantes.
Les esprits savent tout
Camille, le Ravaudeur et sans doute les Dernières Familles (on se souvient de Boris au tome 7), semblent connaître beaucoup de choses sur les uns et les autres, et sur les Limbes, et même sur les habitants de la Terre… Sans doute grâce aux fameux « esprits » que Camille a consultés et qui lui ont appris un certain nombre de vérités, notamment sur le père d’Yvan. Apparemment, il aurait perdu la raison, depuis un certain temps déjà, et faisait preuve d’un aveuglement qui se retrouve chez Yvan, tout comme la folie, et même dans toute sa famille, selon le Ravaudeur…
Yvan n’y comprend rien. Et nous non plus… Qu’est-ce que Jonathan a bien voulu dire ? « La vérité, juste sous tes yeux, tu es incapable de la voir, tout comme ton père… » Parlait-il de Lex ? De quelqu’un ou de quelque chose d’autre ? Cela nous intrigue… Mais une fois dézombifié, il ne se souviendra plus de rien, et de toute façon, Yvan ne réabordera pas le sujet…
L’apparition de Camille est encore plus effrayante que la précédente, avec Terry. Et son côté chafouin et manipulateur ressort… Elle a vraiment trahi tout le monde, pense-t-on… Et elle semble capable elle aussi de modifier les éléments à sa guise, tout comme les cartes géographiques, qui se déforment à mesure que les Terres Basses progressent. On note aussi la nécessité de choisir un espace médian pour éviter à la fois Fortville et Néosalem ; même si, selon Camille, de nombreux amis attendent le retour d’Yvan à Fortville…
Betty et Sélène ? Si elles sont zombifiées, non merci… Yvan réalisera que pour être devenue l’Enfant-Minuit, Camille a vraiment dû connaître une mort horrible… Mais puisqu’Yvan, plus malin que Terry (sauvé la dernière fois de justesse par Koupchou), ne veut pas venir aux Terres Basses, alors les Terres Basses viendront à lui et le prendront de force…
On notera aussi le retour en fanfare d’un élément incontournable de la série : le bus ! Magique ou classique, on ne peut se passer de lui… Il transporte enfants comme zombies, vole, nage ou roule selon ses passagers… À présent, Yvan le ramène tranquilou jusqu’à Moulin-Vallon dans l’espoir d’y retrouver ses amis, accompagné de Lex et d’un Jonathan en convalescence, qu’ils ont choisi de garder avec eux. Tant pis pour les Cloueurs, mais Camille a dû les récupérer depuis le temps – encore que… Yvan en a frappé quelques-uns…qui nous dit qu’ils ne sont pas dézombifiés ? Mais où seraient-ils alors ?
Notons au passage l’usage de la lumière rouge dans les ténèbres, qui évoque bien entendu les Dernières Familles, et le fait que le Ravaudeur entaille la joue d’Yvan, sans doute pour qu’il soit repéré par les Cloueurs ou les mouettes zombifiées, peut-être attirés par le rouge ou le sang…
Petit clin d’œil également au tome 15, par anticipation, avec le navire « à la lanterne », que Lex voulait utiliser pour fuir Kerdol…et qui servira, au tome 15, à rallier le Bord du Monde depuis la mer – suite, en partie, aux révélations de Lex également sur la pie qu’il avait rencontrée à l’époque, et dont il n’avait visiblement pas parlé à Yvan – peut-être qu’à l’époque, les auteurs n’y avaient pas encore réfléchi ?
Et les autres ?
Terry cauchemarde du T-Rex du salon du jouet, qui l’aurait avalé, pendant que Dodji est à nouveau provoqué et humilié par le Maître-Fou, qui lui propose une épreuve un peu particulière pour obtenir le droit de quitter sa cellule : aller tout au bout d’une ligne rouge passant par toits et par murs, sans s’en écarter ni à droite ni à gauche, et ramener l’objet qui se trouve tout au bout. Dodji, agacé par les propos incohérents et souvent contradictoires de Melchior, retourne dans sa cellule et continue de converser avec son nouvel ami invisible. Fatigue, lassitude, joues creusées, colère noire, il a besoin de décompresser, et c’est là que la « tête » entre en jeu… Dodji réalise maintenant qu’il a tant besoin de ses amis ; ils doivent vite trouver une solution pour s’en sortir, car ça fait des semaines à présent…
Du côté de Néosalem, l’attention se focalise de plus en plus sur le trio Anton-Leïla-Saul, que les auteurs cherchent à relier d’une manière ou d’une autre. Alors qu’Anton rencontre Siegfried et Isaure, deux Magisters alliés de Diane récemment arrivés en ville pour la guerre, et qu’il accepte, hésitant, de « travailler » pour eux, quitte à tout leur révéler sur ses recherches (il leur expose ainsi sa théorie du Big Bang/Trou Noir perpétuel et du retour dans le temps, qui explique selon lui que le temps soit cyclique, avec une multitude de « fin des temps »), il assiste, avec d’autres, au retour de Saul, légèrement changé : son visage s’est raidi, sa folie s’est accentuée, tout comme sa cruauté.
Désormais, il veut révolutionner l’ordre des choses à Néosalem et dans les Limbes, en devenant beaucoup plus radical. Fasciné par la mort qui, selon lui, rend plus fort quand on en revient, il veut l’imposer aux autres et, se souvenant que Camille voulait libérer les Sans-Noms, décide de tous les marquer au fer rouge, de sorte qu’ils ne pourront sortir de leur esclavage que par la mort, qui les ramènera en arrière, comme lui. Puis, pour se venger de Camille, persuadé que les Fortvilliens lui ont caché des choses, et ayant toujours une dent contre Leïla et sa personnalité, il choisit d’en faire son souffre-douleur et de la sortir de la Chambre Blanche pour la condamner, elle aussi, au marquage et à la Huitième Famille. Il s’expliquera à ce sujet dans le tome suivant.
Dans le même temps, la nouvelle du retour de Leïla s’ébruite visiblement et Anton en a vent, accablé par son impuissance face à la situation, d’autant qu’il découvre, on le saura au tome suivant, que Leïla est Presciente et qu’elle se trouve donc être une pièce maîtresse dans la guerre, capable de prédire les actions des uns et des autres. Il ne peut le dire à quiconque, sinon Leïla en pâtirait et deviendrait leur prisonnière, mais en même temps, il a promis à Diane et aux autres de leur révéler toutes ses découvertes… Abattu, il se sent bien seul, alors que la guerre va éclater d’un instant à l’autre… Il aimerait tant revoir ses amis…ou au moins avoir leur conseil ! Car depuis le départ de Camille et le net changement de ton à Néosalem, beaucoup plus violent, il est bien isolé et sent que le couperet est proche… Il ignore que son destin sera lié à celui de Saul et de Leïla dans le prochain tome…
Alors oui, les Magisters arrivent en ville, et on apprend qu’au milieu de la Guerre des Limbes, il existe une autre guerre éternelle, secrète, entre les Sixième et Cinquième Familles, souvent en désaccord sur la manière de conduire la guerre. Une guerre qui peut être violente, et Toussaint ne perd pas de temps : il se met Nathaniel et deux autres Magisters de son côté. Diane aussi prend les devants, et, face à cette alliance de la force brute, opte pour l’alliance de la réflexion, avec Anton, qui devient quand même son atout plus que son protégé, et qui devient même une arme lorsqu’elle lui propose une alliance avec Siegfried et Isaure, sur la même longueur d’ondes que Diane. Siegfried, un peu plus réservé, accepte toutefois d’offrir à Anton l’accès à sa bibliothèque nomade pour l’aider dans ses recherches.
Deux nouveaux Magisters qui vont prendre de l’importance dans la série. Erreur, à mon sens. Ça fait beaucoup, beaucoup trop de personnages, si on inclut en plus les autres Magisters, avec Toussaint, et maintenant Jonathan (de retour) et Lex… C’est là que la série va devenir un peu lourde et fastidieuse, à moins que ces personnages ne finissent par perdre la vie… Mais ce n’est pas au programme pour l’instant. C’est l’un des problèmes du Cycle 3, et on le verra encore plus dans les deux tomes suivants : la surcharge d’intrigues, d’idées et de personnages. Et le Cycle 4 va avoir bien du mal à faire le tri dans tout ça…
Yvan, sa part sombre…
Le tome, très sombre et inquiétant, est aussi l’occasion de renouer, sur le modèle du film « Le Survivant », avec l’ambiance sinistre et glaçante des tomes fortvilliens, avec les Songe-Creux notamment, qui font leur grand retour pour assister le Ravaudeur. Ces zombies semblent beaucoup plus actifs, intelligents et agiles que ceux du tome 7, mais restent limités (on notera aussi l’incroyable rapidité du Ravaudeur lui-même, Jonathan étant un ancien fan de parkour visiblement, selon les auteurs). À bord de leur vaisseau-bus inspiré du Hollandais Volant de Davy Jones dans Pirates des Caraïbes, ils viennent avec leurs clous, leurs marteaux et leurs planches, non pour réparer un navire, mais pour clouer…la maison, puis Yvan, puis le salon.
Pourquoi donc ? Quel rapport avec la nuit ? Est-ce un hasard si Yvan clouait également chez lui pour se protéger d’eux ? Il y a bien évidemment aussi le rapport à la Crucifixion, avec toujours ce côté christique et supplicié d’Yvan que les auteurs veulent mettre en avant. Immolé, oui, mais pour qui ? Pour sauver qui ou quoi ? Y a-t-il un rapport avec son père, qui connaissait les Limbes ? Pourquoi lui sectionner les membres ? Pour qu’Aldéric, qui a perdu sa main jadis, obtienne vengeance ? Cet Aldéric, vit-il encore d’ailleurs ? En quoi faut-il clouer la pièce pour accomplir le processus d’ablation du bras ?
En tout cas, au-delà du sinistre et du côté Jonathan Mathias et la Famille, il y a toute une réflexion cachée sur la vie et la mort, comme souvent dans la série – mais souvent en relation avec Yvan, curieusement…
La confrontation entre Yvan et le Ravaudeur reste légendaire, l’un comme l’autre ayant à ce moment un charisme incroyable, sur fond d’allusions inquiétantes nous ramenant deux cycles en arrière… Mais Yvan se dépasse, car Lex, l’amitié, c’est tout ce qui lui reste, tout ce qu’il peut encore protéger. Et il va se battre pour lui. Mais on a quand même le sentiment qu’il perdra un peu la boule à ce moment-là, surtout quand Jonathan le menacera d’une nouvelle opération… La violence impitoyable d’Yvan étonne… Heureusement que les autres n’ont pas vu ça…
Quoi qu’il en soit, les mouettes, complices des zombies, ayant emporté le bras d’Yvan aux Terres Basses, notre humoriste favori se retrouve désormais manchot du bras gauche… Dur dur de se débrouiller, à présent… Mais il s’y habitue et, dans les semaines qui vont suivre, Jonathan aura une surprise pour lui…
Ajoutons aussi qu’il s’agit là du dernier tome où les auteurs vont vraiment nous offrir un paysage de calme, de solitude, grisâtre et inquiétant, avec des gros plans sur la nature, un sentiment de tranquillité, de douceur, de lenteur, malgré tout, une souplesse du scénario et des évènements, qu’on perdra à partir du tome suivant, beaucoup plus saccadé.

