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Les personnages de Seuls
De Le Maître Sain — 16 janvier 2026 à 22h04
Retour sur le tome 14 de Seuls
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« Les Protecteurs », sorti en janvier 2024.

 

Changement de cycle, d’ambiance, de style, de couleurs, peut-être même de graphisme… Seuls se refait une beauté, une jeunesse. Nouvelle maison d’édition, donc nouveau cahier des charges, nouvelles exigences, nouveau public visé – plus jeune, moins habitué à la complexité et à certains types de scènes et de représentations. Adieu les anciens fans (ou presque), la BD mise tout sur une refonte totale (ou partielle diraient certains), et le scénario s’en ressent… Mais disons que pour un tome de début de cycle, c’est plutôt agréable. Ça passe.

Option retour dans le temps : les auteurs nous ramènent à l’époque où les cinq n’étaient que cinq, donc une aventure plus aérée, plus abordable, moins stressante pour les nouveaux-venus – d’autant qu’il y a désormais des pages bonus d’intro et de conclu pour nous aider à mieux comprendre la série… Des ennemis en faible nombre, bien identifiés. Un scénario fluide, simple, sympathique. On revient en plus aux gags des débuts, aux bêtises, à la légèreté enfantine d’autrefois, avec la robinsonnade, la traversée de villes inconnues, comme dans les premiers tomes… Nous sommes en plein été dans la série, c’est l’idéal.

Aventure un peu simpliste ? Oui et non. Et les auteurs n’ont pas renoncé à leurs surprises et retournements d’autrefois… Et puis il y a presque trois ans qui se sont écoulés entre le dernier tome et celui-ci, on a eu le temps de réfléchir et de changer son fusil d’épaule… En outre, cadeau des chefs, pour aller plus vite, le tome 15 sortira la même année, quelle chance ! On sent quand même que les auteurs ont envie d’aller plus vite et de conclure la série…

 

Empêcher la guerre

La Guerre des Limbes commence tout doucement, mais comment l’empêcher ? Problème : pour Saul, les ennemis ne sont pas immédiatement les Dernières Familles mais…les Fortvilliens et leurs alliés. Puisqu’on n’arrive pas à viser les zombies, on va viser les fuyards pour commencer. Saul aime tellement les persécuter… Ils sont certainement alliés de leurs ennemis, puisqu’ils ne sont pas à Néosalem… Cela paraît ridicule de gâcher ses forces sur nos héros, mais si Saul est d’accord, alors tout le monde est d’accord ! L’Imperator a donc l’occasion d’animer son premier « Protecteur », une étrange statue, lente mais redoutable, qui va alors prendre vie et attaquer la personne de son choix : si elle la tue, cette personne connaîtra instantanément sa Mort Dernière – sauf si c’est l’Enfant-Minuit.

Saul décide d’envoyer un de ces colosses sur Leïla, pour commencer. Et c’est ainsi que nous découvrons pour la première fois ces statues de la Quatrième Famille, véritables Terminators immortels (ou presque) qui ne lâchent jamais leurs proies. La statue sera accompagnée d’une escorte conduite notamment par Toussaint et Isaure – sur proposition de Diane pour cette dernière, afin de respecter l’équité des « factions ».

 

Pendant ce temps, nos héros vaquent à leurs occupations : on ignore où ils se sont installés, que deviennent leurs amis, comment fonctionne le camp (dommage hein), comment ils survivent, mais on les voit déambuler ici et là, de part et d’autre de la forêt et de ses environs. La scène s’ouvre d’ailleurs sur Yvan et Jonathan, dirigeant un groupe de parole pour encourager les nouveaux arrivants. En effet, depuis quelque temps, de nouveaux enfants ne cessent d’apparaître dans les Limbes, et il importe de leur venir en aide. Pour cela (mais on ne le voit pas cependant), les enfants sortent régulièrement du camp pour voyager un peu dans les Limbes, malgré le danger, et retrouver ces pauvres nouveaux errant en quête d’amis…

Bon, j’imagine qu’ils ne partent pas à l’aveuglette ; sans doute que la Prescience de Leïla les aide. Mais ils se fichent de la guerre, de Néosalem, des Terres Basses, et sont en mode secouristes, à l’image de leurs chefs fortvilliens qui les poussent à la compassion et au salut de l’autre. Dans le cimetière, Jade, Enzo et une autre fille qui n’est pas nommée, tentent de s’exprimer sur leurs morts, et Yvan comme Jonathan réalisent qu’il s’en est passé du temps depuis leur mort à eux, mais que rien n’a vraiment changé sur Terre (sauf le vocabulaire ?), les problèmes ont même empiré…

 

Sur ce, Yvan part rejoindre Dodji qui s’entraîne et tente de maîtriser son pouvoir. Ça bloque cette fois… S’agirait-il d’y penser et de ne pas y penser en même temps ? Ou de vouloir sauver ses amis à tout prix, d’être au bord du désespoir ? Ils en discutent et rejoignent leurs potes à la cascade – c’est l’été, c’est l’amusement, la détente après tous leurs ennuis, qu’on les laisse se prélasser… Mais le goût de l’aventure n’est jamais bien loin ! Et ils en sont conscients, le danger n’a pas disparu pour autant. De plus, certaines questions restent en suspens : mission de Melchior pour ouvrir les portes du paradis et faire la paix dans les Limbes (mais le problème numéro 1 reste Saul selon Leïla, et Dodji n’a pas envie que cette histoire de Médiateur s’ébruite…), Camille qui veut comprendre sa mort et pourquoi elle est devenue l’Enfant-Minuit (d’autant que les Terres Basses continuent de s’étendre…est-elle vraiment dézombifiée ?), découvrir le mystère de cette « Nuit des Anges » …

Terry, de son côté, travaille avec Ajza sur un projet de Limbophone, pour pouvoir contacter la Terre, et donc sa mère, plus facilement qu’avec une machine à démourir…

Et ça tombe bien, l’un des enfants récemment arrivés venait d’une bourgade appelée Haumont-les-Eaux, non loin de Fortville, dans laquelle ils trouveront sûrement des informations sur leur mort à tous les cinq, en épluchant les archives…ou les informations plus fraîches. C’est décidé, tous les cinq, comme avant, direction Haumont ! Et en bus s’il vous plaît !

 

Protéger et attaquer…

Mais sur le chemin, la routine se rappelle à eux : le Protecteur les attaque, et ils doivent fuir en quatrième vitesse. Dodji découvre que les Premières Familles sont derrière tout ça, et après avoir désarmé et ficelé deux soldats, il rejoint ses amis et ils se carapatent jusqu’à Haumont. Ils croient avoir semé la statue, mais Leïla est formelle : elle les suit, elle la vise elle, et elle est accompagnée certainement de soldats néosaliens ! Ils se hâtent de charger la paperasse dans le bus et échafaudent un plan d’action. Dodji et Leïla choisissent comme toujours de se sacrifier pour leurs amis, les invitant à quitter la ville et à les attendre, ne serait-ce que pour protéger le camp. Puis, une fois leur flamme mutuelle déclarée, Dodji et Leïla passent à l’action.

La Presciente essaie plusieurs solutions pour terrasser le Protecteur (et réussira), mais Toussaint lui met des bâtons dans les roues. Dodji se charge alors de lui (pas le moins dangereux de la bande !), mais réfléchit un instant : pas de violence, pas de guerre, parlementer… OK. Il jette son arme – son âme ! – et propose à Toussaint de discuter. Ce dernier, pas intéressé, persuadé qu’il est une créature des Dernières Familles, refuse et le mitraille (quel intérêt en effet, dans les Limbes ?). Mais Dodji comprend certaines choses et découvre enfin le plein potentiel de son pouvoir : il parvient, par la seule force de sa volonté, à éviter les balles et à désarmer Toussaint. Un véritable sheriff de la non-violence !

 

Melchior et ses amis avaient raison : ne pas se prendre la tête, rester dans l’équilibre, croire en soi, s’amuser… Ne sommes-nous pas dans un monde fantastique ? Puis Isaure, trahissant ses comparses, neutralise son collègue d’une flèche et propose à Dodji une alliance, avec deux autres fugitifs de Néosalem : Diane et Siegfried ! Peut-on vraiment se fier à eux ? Leïla hésite…

Mais pendant ce temps, Yvan a enfin trouvé du biscuit sur la Nuit des Anges, via un article commémorant les 15 ans de cette nuit tragique à Fortville. Ils apprennent ainsi que les Terres Brûlées sont le résultat d’un gigantesque incendie qui a dévasté les environs de Fortville, une nuit d’été, à cause de la foudre, mobilisant presque tous les secours de la région. Cette même nuit où cinq petits anges (pas plus ?), cinq enfants, ont perdu la vie dans de terribles circonstances, par un malheureux hasard, au même moment ; ce qui a soulevé beaucoup de théories douteuses…

 

Pour Terry, mort en fuguant (on le savait) ; pour Yvan, mort dans l’accident de voiture avec sa famille (idem) ; pour Leïla, morte avec toute sa famille d’une fuite de gaz (nous étions beaucoup à l’avoir déduit) ; pour Dodji, mort dans un incendie qu’il aurait lui-même provoqué (plus étonnant) ; et enfin, Camille, qui a erré dans les rues pendant des heures, se serait suicidée pour des raisons inconnues en se jetant du toit d’un immeuble en construction… Et là, comme la dernière page le montre, c’est l’explosion. Voilà du Seuls comme on l’aime ! Vivement le prochain tome !

Maintenant, retour sur certains détails intéressants.

 

Échec et mat

J’aime la scène des échecs avec Lucius, ça souligne son caractère éminemment fin et stratégique, et l’idée que la Guerre des Limbes, comme les guerres sur Terre, ne sont que jeux d’échecs et de tactique sans fin, de domination, de conquête, au mépris des vies et des sentiments.

Le fonctionnement des Protecteurs reste encore mystérieux : comment Saul les anime-t-il concrètement, qu’est-ce que ce rituel avec le lait, le soleil, les couleurs (cf. tome 9 avec Melchior et la station radio ?), la lumière… Quel rapport avec le jour, pourquoi ne fonctionnent-ils plus la nuit, dans l’eau, sans lumière et dans les cimetières ? Rapport avec la mort, les ténèbres ? Alors oui, il est bon de garder une part de mystère à ce sujet, mais pas toujours – cela dit, pour une fois, cela n’entrave en rien la lecture du tome et la compréhension des choses. En tout cas, cette statue est effrayante, dans le style seulien le plus pur, et se trouve être pratiquement invincible – mais nos héros ont plus d’un tour dans leur sac.

 

Saul est au départ impressionné et hésite à envoyer le Protecteur, surtout contre Camille. Il comprend que la guerre devient sérieuse, violente, qu’elle n’est pas un jeu, et il reste un enfant malgré tout… « Mort à nos ennemis ! » Toussaint chauffe la salle et jubile, car son heure de gloire personnelle est enfin arrivée…maintenant, il tient Saul entre ses griffes et le pousse à faire sa volonté. Le peuple est en liesse, le Protecteur est réveillé, Toussaint prend les devants, mais comme on dit, l’orgueil précède la chute : il va le comprendre à la fin du tome et surtout au suivant. Saul ne peut compter que sur lui-même, et a déjà une idée pour la suite… Quels sont ces mystérieuses figures qu’il dessine, en fin de tome ? Cela a-t-il à voir avec le moyen qu’il a trouvé pour pallier toute trahison, à l’avenir ? Ou avec les Séraphins ?

Parlons aussi des théories d’Anton, ramenées par Edwige, sur lesquelles Yvan a décidé de plancher, comme un dernier hommage rendu à son ami…mais il n’y comprend goutte : Anton a dû se hâter d’écrire tout ça avant de quitter Néosalem, et cette histoire de « son comme un coup de hache entendu au loin… » reste une énigme…

 

Comme vous avez changé !

On notera quand même, dans ce cycle, que les personnages ont quand même beaucoup changé : Dodji est beaucoup plus calme et apaisé, Leïla prend beaucoup plus les devants (devenue la cheffe de facto de la résistance), Terry a grandi un peu trop vite (et pourtant, on ne lui fait toujours pas confiance), Yvan a moins l’occasion de jouer les héros et montre plus de côtés peureux, et Camille s’investit beaucoup plus, prend beaucoup plus de risques (ne serait-ce que parce qu’elle ne supporte plus l’ambiance du camp avec ces regards portés sur elle, à l’exception de Jonathan qui la comprend mieux que personne, car lui aussi est revenu d’entre les Dernières Familles).

Ces changements peuvent interroger, et dans les tomes suivants, on verra qu’ils ne correspondent plus tellement aux personnages – maturité oblige ? Mais chose intéressante, on voit que Camille reste attirée par les mouches, donc par les Dernières Familles, dans une scène très évocatrice du passé…que faut-il en penser ?

 

Dodji, malgré ses « super-pouvoirs », démontre en effet un refus grandissant de recourir à la violence, même en cas d’urgence (sauf pour protéger les siens), comme pour honorer la « promesse » faite à Melchior. Il veut aussi montrer qu’il n’est pas comme Saul et les Premières Familles. Toussaint, à l’inverse, est sans pitié même avec ses soldats, et cela irrite Isaure qui voit bien que les Premières Familles passent pour les méchants désormais et aggravent leur cas. En guise de réponse, Toussaint lui révèle qu’il ne fait que se servir de Saul et que la guerre doit être impitoyable, même avec les siens…et même avec les tièdes et les traîtres – visant expressément sa camarade. Cela convaincra Isaure de trahir définitivement Néosalem avec Diane et Siegfried. Qui plus est, en s’amputant de deux soldats, Toussaint va nuire à sa propre mission…

En effet, les trois, lassés (en apparence ?) de la situation toujours plus tendue en ville et voyant le camp de la violence gagner toujours plus en intensité, se disent que leur vie ne tient plus qu’à un fil, et qu’ils feraient mieux de partir. Diane va donc « placer » Isaure dans l’escorte pour lui donner une chance de quitter la ville et de se rapprocher des Fortvilliens, puis elle-même et Siegfried fuiront de leur côté au plus vite, espérant la retrouver avec les autres très bientôt. Ils souhaitent s’allier aux Fortvilliens, mais c’est plus une alliance de circonstance, pour leur propre survie – quand bien même Diane avoue ne plus se reconnaître dans cette ville.

 

En échange, ils leur apprendront de nombreuses choses dont la manière de lutter efficacement contre les Protecteurs, entre autres. Peut-on leur faire confiance cependant ? Ne sont-ils pas là uniquement pour les théories d’Anton ? Que faut-il leur révéler, précisément ? Leïla s’interroge… Mais face à la folie de Saul, que faire d’autre que s’allier, nous dit Siegfried ?

On notera aussi la réflexion intéressante d’Yvan sur Terry, qui croit tellement dur comme fer à certaines choses qu’on ne peut s’empêcher de se plier, irrésistiblement, à sa volonté – ses pouvoirs sont en effet terrifiants… Et c’est justement ce côté joueur et candide de Terry, en tout temps, qui est la source de sa puissance. Cela permettra à Dodji de comprendre que ses pouvoirs ne marchent que lorsqu’il est attaqué, et en danger immédiat et visible.

Sans oublier la leçon de Leïla sur l’apprentissage progressif plutôt que la perfection immédiate – elle-même d’ailleurs a été formée par Jonathan à certaines techniques de bricolage. Dodji reconnaît qu’effectivement, être dans un groupe, c’est ajouter sa pierre à l’édifice et créer quelque chose de fantastique, car chacun a quelque chose à apporter. Contourner l’impossible, si possible…

 

Enfin, il y a l’échange aussi profond que douloureux entre Saul et Camille. Celle-ci décide d’utiliser le talkie que Dodji a chipé à un soldat pour contacter Néosalem et les menacer. Bonne ou mauvaise idée ? Sachant que cela renforce l’idée qu’elle serait méchante… Mais elle veut simplement parler à Saul. Ce dernier accepte mais ne croit pas un mot de tout ce qu’elle raconte, sur la paix, le paradis, les regrets, sa guérison, etc., d’autant qu’Yvan la supplie d’en révéler le moins possible… Saul, qui ne croit pas à la paix, a enfin l’occasion de lui dire tout ce qu’il a sur le cœur, mais on est loin de la déclaration enflammée style Dodji-Leïla : il la déteste pour ce qu’elle lui a fait, et jure qu’il la détruira elle et tous ses amis.

Il sort ensuite en pleurant (comme Camille elle-même, qui a l’impression d’avoir vraiment tout détruit autour d’elle), et tombe sur Gaspard, prêt à tout pour retrouver son rang de soldat. Comme toujours lorsqu’il est triste ou énervé, Saul devient morbide et exige que Gaspard se plie à sa loi : il veut retrouver son rang ? Qu’il se donne la mort, comme lui, sous ses yeux ! Ainsi il prouvera vraiment sa fidélité… Et lorsqu’il reviendra, s’il revient, tout s’arrangera… Gaspard s’exécute, prêt à lui obéir aveuglément, et cela choque toute l’assemblée des soldats…

(Mais là encore, je trouve dommage d’avoir repêché Gaspard simplement pour qu’il serve d’homme de main pour ainsi dire, alors que Saul aurait très bien pu prendre de parfaits inconnus…)

 

Enfin, je me dis que le chantier où Leïla et Yvan trouvent la grue, dans le tome 4, avait peut-être déjà à voir avec l’hôtel en construction où Camille s’est suicidée – idem dans le tome 2, avec le chantier sur lequel Dodji s’élance pour retrouver ses amis ?

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