« L’Hôtel au Bord du Monde », sorti en novembre 2024.
Deuxième opus de ce quatrième cycle, avec cette fois l’entrée en scène des « soutiens » de nos protagonistes : Edwige la combattante, Zahia l’astucieuse et Jonathan le bricoleur. Ils ne sont pas là par hasard, comme le prochain tome nous le fera comprendre. Cette fois, les ennemis de nos héros sont au nombre de…un. Et pas des moindres : c’est le grand retour d’un adversaire de jadis, presque oublié depuis toutes ces années, serviteur des Dernières Familles : l’Enfant-Miroir ! Créature de cauchemar n’apparaissant que dans les reflets, il va donner bien du fil à retordre à nos héros…
Mais finalement, et si lui aussi était un être en souffrance, comme les autres ? Cela expliquerait-il sa situation présente ? Il se trouve que nos héros ne devaient pas le rencontrer : ils se dirigeaient vers un lieu inconnu nommé le « Bord du Monde », pour aider Jézabel à rassembler ses esprits et à communiquer une information importante au « Médiateur » … En entendant cela, de la bouche d’une pie, l’une des huit formant l’âme brisée en morceaux de Jézabel, qui, avec ses sœurs, parcourt les Limbes depuis toujours en quête de soutien (mais on ne les rencontre que maintenant ?), Dodji n’attend pas : il se presse d’embarquer depuis Kerdol, faisant voile vers l’inconnu…
Mais, cachés dans la cale, Terry et Ajza, qui n’étaient pas du voyage à la base, font l’erreur de parler de l’Enfant-Miroir…et Terry, pouvoirs obligent, ressasse ses craintes et fait finalement apparaître le « royaume » de l’Enfant-Miroir dans le Bord du Monde : une île mystérieuse, tropicale, splendide (la scène est franchement superbe, extérieur comme intérieur), avec un hôtel en son centre, l’Hôtel Tahiti… Mais l’Enfant-Miroir les guette et n’est pas loin. Et un sentiment sinistre les parcourt… Le paradis, comme toujours, se change en enfer, car le mal n’est jamais loin…
Une bonne progression
L’album est équilibré, fourmille de révélations, et aborde bien évidemment les suites des aventures précédentes : ainsi, Camille médite sur ce qui lui est arrivé, et au détour de sa rencontre avec l’Enfant-Miroir, va comprendre enfin la triste vérité. Dodji, qui a finalement consenti à révéler son élection au groupe, montre à Edwige l’étendue de ses pouvoirs, ténus mais présents. Niveau Protecteurs, les trois Sages, en off (dommage qu’on ne les voie pas plus…), conseillent aux héros de se tenir à proximité des cimetières pour éviter les Protecteurs (qui ont certains points faibles), et de voyager de nuit, au plus vite.
Loin d’ici, à Néosalem, Toussaint comprend qu’il a perdu les faveurs de Saul et que ce dernier s’est montré le plus malin : à présent, il a repris la main et évince son général de manière humiliante en l’envoyant un peu au vert, brûler des livres et ce genre de joyeusetés… Car Saul a une autre idée en tête, dévoilée dans le tome suivant : monter une milice de Séraphins, des kamikazes fidèles et ne craignant pas la mort, qui accompliront ses desseins sans faillir…car ils n’auront aucun libre-arbitre, puisque le pouvoir de Saul les manipulera comme des pantins, effrayants qui plus est. Gaspard, revenu d’entre les morts (mais gardant sa blondeur ?), sera du lot avec deux autres soldats.
Bien entendu, Saul compte aussi envoyer trois autres Protecteurs pour punir notamment les traîtres…et il a d’autres idées en tête. Bientôt, il sera le maître absolu des Limbes, dans un ordre nouveau, un paradis à son image, une ère nouvelle de grandeur, où ils seront tous des anges nouveaux… Terrifiant, mais pas étonnant, quand on le connaît le personnage. Le tome suivant nous en dira plus à ce sujet.
Mais cette fois, Néosalem sera clairement mise de côté. C’est dans un univers sauvage, silencieux, lugubre, vide, comme jadis, que nos héros auront à affronter un éminent membre des Dernières Familles. Toutefois, ils n’ont pas le temps d’explorer l’île pour s’amuser : selon une autre pie rencontrée en chemin, les autres volatiles se sont tous rassemblés sur cette île mystérieuse, et il va falloir les attraper… Pas simple, car elles sont aussi facétieuses qu’agiles, aussi fragiles qu’intelligentes, aussi érudites que moqueuses… Est-ce là l’âme de Jézabel, celle que Melchior et Achille recherchent ? Et en plus, elle pourra aider Dodji à mieux exercer son rôle de Médiateur… Il n’y a pas une minute à perdre…
Mais l’Enfant-Miroir a bien l’intention de leur causer des noises… Ils sont dans son univers à présent, ses souvenirs, sa tête, dans un décor manipulable à souhait, et ils vont découvrir bien des choses, aussi tragiques que glaçantes… L’ambiance Shining est de retour. Les équipes se forment, et chacun part de son côté pour rassembler les pies. Les duos sont parfaits : Jonathan avec Camille, Leïla avec Edwige, Terry avec Ajza, et Dodji avec Yvan – le must, le retour de la bromance et des acrobaties du tome 4 ^^
On avance enfin !
Bon album dans l’ensemble, avec plus de développements tant attendus sur Edwige et Ajza notamment. Et Jonathan, qui gagne de plus en plus en importance dans la série, se rapproche de Camille, et lui confie certaines choses. Tous deux se sentent bien sur cette île qui leur rappelle le Monolithe, les Terres Basses – puisque l’Enfant-Miroir y est présent, et la technologie commence à dysfonctionner – mais comment le dire aux autres ? C’est inimaginable ! Une peur…et en même temps un apaisement. L’ombre qui soulage, loin du soleil qui tape… Jonathan, en retour, va pouvoir parler à Camille de sa mort tragique suite à l’opération manquée, et de cette terrible angoisse d’étouffer.
Dodji réalise que la paix en effet ne sera pas facile, surtout avec Saul… Qui plus est, l’influence des Premières Familles ne cesse de s’étendre, et Saul fait rafler toutes les réserves alimentaires des Limbes, pour forcer les nouveaux-venus à les rejoindre à Néosalem, avec une propagande savamment orchestrée leur promettant pitance, sécurité, soins, électricité, jeux… Certains pourraient se laisser tenter… Dodji réalise en plus qu’il a lui-même mis le feu au cirque, sans que les souvenirs lui reviennent pour autant… Il préfère que Leïla dirige les choses, au grand dam d’Edwige…
Celle-ci, toujours aigrie vis-à-vis de Leïla, a peut-être compris qu’il ne se passerait jamais rien avec Dodji ; toutefois, elle a quand même gagné la confiance de sa rivale depuis le tome 12 : Leïla lui confie plein de responsabilités et, pour une raison qu’on ignore (révélée sans doute au tome 16), insistera pour qu’Edwige l’accompagne en mission dans l’hôtel, et l’aventure rapprochera encore plus les deux filles, qui ont finalement plus de points communs que de différences. Un vrai duo badass de combattantes ! Et Leïla comprend qu’elle ne peut pas continuer à agir comme une petite fille avec Edwige et que tout le monde doit se serrer les coudes, comme une famille – Edwige en profitera pour donner un indice déchirant sur sa mort terrestre… Elle sauvera la vie de Leïla plus tard.
Le tome, comme le suivant d’ailleurs, aborde aussi la question de l’autonomie sur le camp, agricole, énergétique mais aussi individuelle ! On a ainsi l’occasion de voir davantage Lex, qui nous révèle qu’il avait déjà rencontré la pie à Kerdol (tiens donc…) et elle apparaît juste à ce moment-là (tiens donc !) pour lancer un SOS à nos héros. En plus, cela faisait deux ou trois ans déjà qu’il se trouvait à Kerdol, sans voir personne… J’ai bien aimé aussi ce retour des animaux dans la série, et de les voir même parler, plutôt que construire ces cairns par exemple, est une bonne idée !
Jézabel est visiblement emprisonnée quelque part, depuis longtemps, entre les mains de l’Archange. Elle s’épuise mais parvient à diviser son esprit (?) de là où elle se trouve, et à appeler à l’aide, de temps à autre. Mais elle se trouverait aux Confins des Limbes, au Bord du Monde, lieu sur lequel on ne sait toujours pas grand-chose, même après le tome 15… Même le poème de Dodji ne nous aide pas : avancer dans les ténèbres pour voir la lumière, se perdre pour se retrouver, se lancer dans l’inconnu… Est-ce pour ça qu’il a pensé à aller en mer ? De toute façon, tout le monde lui fait confiance, et il doit assumer son nouveau rôle et se lancer… Mais avec ce qu’Yvan va lui révéler dans le tome, la pression sur ses épaules sera d’autant plus forte…
Le dessous des cartes
Le Limbophone : premier essai concluant…mais limbique ! Paniquant face à l’île qui se désagrège, Terry pleure et veut voir Dodji…et le Limbophone fonctionne alors : une conque sonne et Dodji peut alors communiquer en direct avec Terry : c’est ainsi qu’ils retrouvent leur chemin et sortent de l’île. Terry a été utile pour une fois, mais comme toujours, ce fut un cauchemar pour un prodige… En tout cas, le tome confirme nos théories : le pouvoir de Terry est ambivalent, instable. Le benjamin lui-même commence à le comprendre…
Cela dit, le Limbohpone ne pourrait-il pas être une exception aux pouvoirs de Terry ? Et comment appeler sur Terre, et plus seulement dans les Limbes ? J’ai aimé d’ailleurs que Terry et Ajza soient obligés de désobéir pour aller eux aussi chasser les pies, et tant mieux, car Terry en a chopé trois d’un coup ! Comme quoi, même les petits peuvent être utiles… Ils ont bien fait de venir ! Leur amitié se développe, et nous rappelle le bon temps du tome 9 ^^
Grande révélation du tome également, qui nous permet de mieux comprendre la série et aussi les paroles des esprits dans le tome 6 : Dodji doit empêcher la guerre des limbes, sinon les Quinze Familles entraîneront le monde à sa perte… Le monde des humains ? Au détour d’une conversation, alors qu’Yvan semble cacher des choses à Dodji et que cela l’inquiète, Yvan finit par lui révéler ce qu’il croit avoir compris des derniers mots d’Anton : le « coup de hache entendu au loin », c’est l’écho ; ce qui se passe dans les Limbes se répercute dans le monde des vivants, si bien, en comparant les dates, que chaque guerre des limbes se transforme en guerre mondiale sur Terre ! Les Limbes sont bien l’âme du monde…
Et l’une des pies de Jézabel le confirme, en parlant de monde imaginal et d’alam al-mithal : ce qui a lieu dans les Limbes est comme la répétition d’une pièce qui se jouera inévitablement chez les vivants… Ainsi, empêcher la guerre actuelle, c’est empêcher une nouvelle guerre mondiale sur Terre !
Camille, pour sa part, se souvient de cet endroit, et pour cause : en fouillant un peu la documentation de l’hôtel, elle s’aperçoit qu’il s’agit, complètement rénové, de l’hôtel abandonné et du parc dans lesquels elle se rendait, sur Terre, pour jouer avec ses amies. Un endroit lugubre, mais magnifique aussi car la végétation avait repris ses droits. Ils se trouvent donc techniquement à Fortville, dans cet hôtel remis à neuf, mais différent malgré tout : plus grand, plus spacieux, comme s’il avait fusionné avec son propre thème : Tahiti. Car c’était bien l’objectif du propriétaire, fan de voyages et de safaris, devenu riche pendant la guerre, à l’esprit conquérant (un thème phare de ce tome et du tome suivant), que de recréer en partie la jungle tahitienne en plein Fortville, avec son hôtel, et même toute une équipe originaire de l’archipel.
Mais c’était il y a des années, avant qu’une des domestiques ne connaisse une mort accidentelle et qu’il ne soit révélé que le patron employait des sans-papiers… Par la suite, l’hôtel a fermé, mais le couple de propriétaires a continué à vivre ici jusqu’à leur mort. Bien plus tard, l’endroit est devenu une friche abandonnée, mais sympathique pour jouer entre copines, malgré les légendes noires sur cet endroit hanté… Car après la mort du couple, un corps a été trouvé enterré dans le jardin, un enfant mort depuis très longtemps… C’est cet enfant qui, tombé dans les Limbes, a recréé l’hôtel et l’a même transformé, par une sorte de magie…
L’Enfant-Lumière
Il s’agit du héros caché de ce tome, ennemi qu’on finit par prendre en pitié : l’Enfant-Miroir, certes un peu moins effrayant que dans le tome 7, mais avec qui ils arrivent à établir le contact. Son père, l’ayant eu lors d’une relation extra-maritale avec une domestique, a essayé de le cacher au monde en l’enfermant dans une cave de l’hôtel (après la mort de sa mère dans un accident non dévoilé, dans lequel l’enfant a également été blessé et défiguré), sans prendre soin de lui. Il tente de faire comprendre sa solitude et son mal-être, mais ne peut s’empêcher aussi de les attaquer, car il reste un serviteur des Terres Basses…
Camille semble reconnaître sa voix (mais d’où ?) et, curieusement, plutôt que d’en avoir peur, veut l’aider…mais l’Enfant-Miroir la considère comme une traître, à présent qu’elle est dézombifiée, et l’enferme dans la cave avec Jonathan. Une inondation surgit et les deux enfants parviennent difficilement à émerger ; Jonathan explique sa panique extrême par son traumatisme, et Camille se demande si le Nadir ne s’est pas servi de cette peur d’étouffer et de ce souvenir de l’opération pour en faire le Ravaudeur, sorte de chirurgien de l’ombre – l’idée interpelle Jonathan…
L’Enfant-Miroir ayant retiré miroirs et glaces de l’hôtel, Edwige et Leïla, piégées par ses maléfices, ont bien du mal à l’affronter… Il leur raconte sa souffrance et les sévices qu’il a subis, la négligence… Tombé ensuite dans les Limbes, il a été zombifié (par qui, quand, comment, on ne sait pas) pour devenir l’Enfant-Miroir, Antimage horrible qu’on ne voit que dans les reflets – même si lui-même déteste se regarder – et qui comptait sur l’Enfant-Minuit pour le venger d’une certaine manière.
Leïla blessée, les autres la ramènent vers le bateau, pendant que Dodji et Edwige s’occupent de rassembler les pies, quitte à confronter l’Enfant-Miroir – Camille, sans comprendre, sent qu’elle a encore un rôle à jouer et les accompagne. Etrangement, c’est comme si tout avait été préparé pour accueillir Jézabel mais aussi pour affronter l’Enfant-Miroir : un mannequin et un miroir !
Jézabel, enfin !
Jézabel apparaît alors, enfin, après des années et des tomes de simple mention. Curieuse enfant en noir et blanc, évoquant une prêtresse orientale, elle leur demande de contacter Melchior et de lui dire de la retrouver à Antésalem, « au dernier endroit où il pensait la trouver ». Elle est piégée par un Archange et ne peut rien faire… Antésalem, là où s’est achevée la précédente Guerre des Limbes… Quand Dodji retrouvera Jézabel, elle lui dira comment empêcher la guerre… Mais voilà que l’Enfant-Miroir coupe court à la discussion, car lui non plus n’appelle pas à la paix.
Dodji le désarme et l’Enfant-Miroir explique qu’il veut tirer vengeance pour son passé, qu’il n’a d’amis que les animaux, les arbres et…les esprits. Ils semblent lui parler, de l’Enfant-Minuit notamment. Il hait les humains, et se moque bien de ce qui peut leur arriver. Edwige le reprend et donne son propre exemple, pour prouver qu’on n’est pas obligé de devenir un monstre même si on souffre, car sinon, c’est trop facile (et ce serait tomber dans le jeu du Nadir). En plus, il ne vaut pas mieux puisqu’il se comporte comme eux, cruellement… On peut décider d’être autre chose que ce qu’on a vécu…
Camille intervient aussi et lui montre qu’elle n’a pas peur de lui, et qu’elle veut l’aimer, être son amie, qu’il a juste besoin d’amour… Il est étonné, car son père lui a toujours montré sa laideur, notamment après l’accident, au point que son père l’a caché pour cette raison également. Il lui dit que personne ne voudrait jamais de lui, et ainsi l’enfant frappa le miroir, se tuant ce faisant ; il répète ce geste en brisant le miroir devant Camille et les autres, se tuant à nouveau. Dézombifié, revenu à son état de jadis, avant même son accident, il connaît cependant sa Mort Dernière et meurt dans les bras de Camille.
Il lui avoue que sa douceur et sa compassion l’ont élue pour être l’Enfant-Minuit, mais qu’à présent, ce jardin de beauté, refuge face à la laideur du monde, va disparaître… Comme Anton, ayant accompli et résolu ce qu’il devait faire dans les Limbes, ayant tiré revanche de la Terre, il s’évanouit, et ce paradis perdu commence à disparaître… Camille, émue par la situation, retrouve alors la mémoire, et dans le même temps, elle est capable de recréer le chemin passé, pour sortir de l’île et atteindre le bateau. Tout le monde est bluffé par ses capacités. Et ainsi, ses cheveux blanchissent…
Mystère : est-elle Magister ou Antimage, à présent ? Elle leur raconte alors les derniers détails de sa mort : en fait, avant de sortir dans la rue, elle a vu et entendu le reportage que regardaient ses parents sur la faim dans le monde, la souffrance, la mort du vivant, le dérèglement climatique, la violence, la guerre, et cela l’a retournée… Après tout, à quoi bon vivre et faire des efforts dans ce monde ? Elle erre alors sans but, entourée d’une scène d’apocalypse, jusqu’à retrouver cet endroit d’autrefois, cet hôtel en friche, cette nature libre et heureuse, qu’elle voulait retrouver pour se consoler…mais voilà qu’à la place, tout était bétonné, et un hôtel flambant neuf allait être construit. Dégoûtée, elle mit fin à ses jours, et voilà toute l’histoire.
Ses amis la soutiennent, alors que le Bord du Monde disparaît avec l’Enfant-Miroir. La domination et la cruauté de l’homme, l’égoïsme et la folie du monde…et Saul n’a décidément rien compris, car il reproduit exactement la même chose dans les Limbes ! Que va-t-il se passer à présent ? Car il a clairement un plan en tête…

